Dix ans après sa disparition, la voix d’un pionnier de la spéléologie algérienne

03 août 1928 – 24 septembre 2016 Le 24 septembre 2016 disparaissait Mohamed Bougueddou, à l’âge de 88 ans.
Dix ans plus tard, nous voulons nous souvenir de lui, non seulement comme du doyen des spéléologues algériens, mais comme de l’un de ces hommes qui, avec des moyens souvent dérisoires et une curiosité immense, ont contribué à faire naître et à maintenir la spéléologie en Algérie.
Il nous paraît important de faire connaître son parcours aux générations actuelles, car l’histoire de notre discipline ne commence pas avec les équipements modernes, les cordes synthétiques, les techniques actuelles ou les moyens dont disposent aujourd’hui les explorateurs. Elle s’est construite progressivement, grâce à des femmes et des hommes qui ont commencé avec ce qu’ils avaient à leur disposition.
Et Mohamed Bougueddou fut l’un d’eux.
Une passion née avant 1954
Dans une interview publiée dans la revue IFRI 88 du Spéléologie Club de Boufarik, Mohamed Bougueddou racontait ses débuts dans la spéléologie. Il avait commencé par le scoutisme. Puis, en 1946, il fit la connaissance de Wernier, membre actif de la Société spéléologique de France. Ensemble, ils commencèrent à explorer les environs de Miliana, notamment les mines du Zaccar et les cavités auxquelles elles pouvaient conduire.

À cette époque, la spéléologie était pour eux à la fois un loisir, un sport et une manière d’explorer un monde encore largement méconnu.
Parmi les cavités qui avaient particulièrement marqué Mohamed figurait Ghar El Khadem, près de Miliana. Il y retournait régulièrement et racontait avec émerveillement le grand pilier qu’il contemplait pendant des heures après une descente à la corde.
Cette passion pour les grottes ne l’a jamais véritablement quitté.


Explorer avec presque rien
Ce qui frappe dans son témoignage, lorsqu’on le lit aujourd’hui, c’est la simplicité des moyens dont disposaient les premiers explorateurs.
Les échelles étaient fabriquées à la main. Mohamed explique comment ils utilisaient du câble d’acier de 3 mm et des tubes en duralinox pour confectionner leurs propres échelles. L’une d’elles atteignait 19 mètres.
Les cordes étaient lourdes et rigides. Il n’existait pas encore de cordes synthétiques adaptées à la spéléologie, ni même de corde en nylon : ils travaillaient avec des cordes de chanvre.
Les premiers casques étaient ceux de l’armée française, particulièrement lourds, avant l’apparition des casques en bakélite. Pour l’éclairage, ils utilisaient notamment des lampes électriques et des lampes à acétylène.
Et tout cela était payé de leurs propres poches.
Mohamed le rappelait avec simplicité : son père l’aidait financièrement et les équipements étaient fabriqués ou acquis avec leurs propres moyens.
Aujourd’hui, alors que le matériel moderne facilite considérablement l’exploration, ce témoignage rappelle ce que pouvait représenter une sortie souterraine à cette époque.
Une spéléologie qui était aussi observation et recherche
Mohamed Bougueddou ne considérait pas la grotte comme un simple lieu d’aventure.
Avec Wernier, les explorations s’accompagnaient d’observations et de recherches. Wernier disposait notamment d’un petit théodolite pour relever les diaclases et possédait un véritable petit laboratoire où étaient conservés livres, documents et matériel.
Mohamed racontait également l’exploration d’une grotte située près de l’oued El Maouis, où existait une rivière souterraine. Des poissons y avaient été observés et ils souhaitaient les faire analyser afin de vérifier notamment les croyances de l’époque sur les poissons cavernicoles.
Ils avaient également réalisé une coloration de la rivière afin de tenter de comprendre le cheminement de l’eau souterraine. L’expérience provoqua d’ailleurs une belle frayeur chez les habitants lorsqu’ils virent apparaître une eau bleu foncé près des sources.
Ces souvenirs montrent une chose essentielle : pour Mohamed, la spéléologie ne se résumait pas à pénétrer dans une cavité. Il fallait observer, comprendre, questionner et apprendre.
La spéléologie au milieu des bouleversements de l’histoire
Son témoignage est également un document sur une période particulièrement importante de l’histoire de l’Algérie.
Mohamed raconte notamment son retour de Ghar Cherchour après deux jours d’exploration, les 30 et 31 octobre 1954. Le lundi 1er novembre, alors qu’il redescendait du djebel avec son compagnon, ils furent confrontés à une situation inhabituelle : les personnes qui s’arrêtaient habituellement pour les prendre en auto-stop ne s’arrêtaient plus.
À leur arrivée à Miliana, ils furent encerclés par des policiers armés qui les interrogèrent sur leur présence en montagne.
Ce n’est qu’alors qu’ils comprirent que quelque chose de grave venait de se produire.
Mohamed évoque également une rencontre, en 1946, avec Mustapha Ferroukhi, accompagné de Toufik El Madani, qui lui avaient demandé discrètement de réaliser de petits schémas de grottes, de leurs accès et des points d’eau.
Ces éléments appartiennent au récit personnel de Mohamed et doivent être conservés comme tels : ils constituent un témoignage de mémoire, recueilli plusieurs décennies après les événements.
Une passion qui a résisté au temps

La guerre de Libération interrompit sa pratique régulière de la spéléologie.
Mais elle ne fit pas disparaître sa passion.
Lorsque de jeunes spéléologues vinrent le rencontrer des années plus tard, Mohamed remonta avec eux jusqu’à la grotte. Il expliquait que le goût de la spéléologie lui était resté et que cette activité lui avait permis de rester physiquement actif.
Il ne comprenait d’ailleurs pas que l’on puisse considérer la spéléologie comme incompatible avec la vie familiale.
Pour lui, c’était une activité sérieuse, une passion durable et une manière de rester en contact avec la nature.
« Il faut parcourir l’Algérie à pied »
C’est peut-être dans ses réflexions sur l’avenir de la spéléologie algérienne que l’on retrouve le mieux l’esprit de Mohamed Bougueddou.
Lorsqu’on lui demandait si la spéléologie avait un avenir en Algérie, il répondait que cela dépendrait du goût des jeunes.
Mais il insistait surtout sur l’importance de la curiosité et de l’observation.
Pour lui, le spéléologue devait aussi être naturaliste. Il pouvait rester des heures à contempler les concrétions, conscient qu’elles avaient mis des milliers d’années à se former.
Il regrettait également que des chercheurs étrangers viennent en Algérie pour étudier certaines cavités alors que les Algériens eux-mêmes ne connaissaient pas encore suffisamment leur propre territoire.
Son expérience de la grotte Freint El Aïn, au pied du Zaccar, est particulièrement révélatrice. Avec très peu de moyens, lui et ses compagnons avaient découvert un petit filon d’eau. Le maire les avait alors remerciés pour leur travail et leurs informations, en envisageant de rechercher l’origine de cette eau et éventuellement de réaliser un forage.
Mohamed en tirait une leçon simple :
« Lorsqu’on accomplit quelque chose de ses propres mains, c’est cela, la joie. »
Et il ajoutait qu’il valait mieux parcourir l’Algérie à pied, toucher à tout, observer et chercher, plutôt que de disposer de tous les moyens sans avoir développé le goût de l’exploration.
Un maillon essentiel de notre histoire
Mohamed Bougueddou a participé à de nombreuses réunions visant à établir une Fédération Algérienne de Spéléologie ou même une Association Nationale de Spéléologie. Il ne se lassait pas de raconter son expérience et sa vie consacrée à cette activité.
Il conservait également des photographies auxquelles il attachait une grande importance. Lorsqu’il les montrait, il expliquait leur contexte et leur signification.


Pour ceux qui l’ont connu, ces moments constituaient bien davantage que de simples souvenirs personnels : ils permettaient de transmettre une partie de la mémoire de la spéléologie algérienne.
C’est précisément cette mémoire que nous devons aujourd’hui préserver.
Car une discipline ne se construit pas seulement avec les découvertes d’aujourd’hui. Elle se construit aussi avec celles et ceux qui ont ouvert les premiers passages, parfois avec des équipements rudimentaires, souvent sans reconnaissance particulière et avec peu de moyens.
Mohamed Bougueddou appartient à cette génération.
Dix ans déjà. . .
Le 24 septembre 2016, Mohamed Bougueddou s’est éteint à Miliana.
Il avait 88 ans.
Une foule nombreuse l’accompagna alors pour sa dernière descente.
Dix ans ont passé.
Mais les souvenirs, les photographies, les récits et les témoignages qu’il a laissés permettent encore aujourd’hui de faire vivre cette mémoire.
À travers cet hommage, le Spéléo Club de Constantine – SCC25 souhaite saluer Mohamed Bougueddou, mais aussi tous ceux qui l’ont précédé ou accompagné dans les premiers temps de la spéléologie algérienne.
Nous voulons rappeler aux jeunes générations que l’activité que nous pratiquons aujourd’hui s’inscrit dans une histoire plus ancienne.
Une histoire faite de curiosité, de courage, de bricolage, de recherches, de découvertes, de rencontres et surtout de passion.
Une image pour la mémoire

La page Facebook « Spéléologues Algériens » a choisi comme photo de couverture une image de Mohamed Bougueddou. On le voit avec son magnifique sourire, vêtu d’une tenue de spéléologue et portant en haut du son bras le drapeau Algérien.
Cette photographie est particulièrement symbolique.
Elle représente un homme qui a consacré une grande partie de sa vie à la spéléologie et qui souhaitait voir cette activité se développer dans son pays.
Aujourd’hui, cette image peut être regardée autrement : comme un lien entre les générations.
Ceux qui nous ont précédés ont ouvert le chemin.
À nous de faire en sorte que leur histoire ne disparaisse pas.
Repose en paix, Ammi Mohamed
En Algérie, le mot « Ammi » (عمي) est aussi une manière de témoigner respect et affection envers une personne plus âgée.
Pour beaucoup de spéléologues qui l’ont connu, Mohamed Bougueddou était bien plus qu’un ancien pratiquant.
Il était Ammi Mohamed.
Un pionnier.
Un témoin.
Un passeur de mémoire.
Un homme qui avait connu une spéléologie différente, pratiquée avec des moyens rudimentaires, mais avec une curiosité et une passion qui n’ont jamais cessé.
Dix ans après sa disparition, nous ne voulons pas seulement dire qu’il nous manque.
Nous voulons continuer à raconter son histoire.
Car en reconnaissant ceux qui nous ont précédés, nous donnons aussi aux générations futures les moyens de comprendre d’où nous venons.
Mohamed Bougueddou
03 août 1928 – 24 septembre 2016
Spéléologiquement, Ammi Mohamed. . . repose en paix.
