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Bir Djenneb, le Puits du Diable de Boukadir


Un gouffre entre géologie et mémoire

Dans la commune de Boukadir, une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Chlef, s’ouvre l’un des sites les plus marquants du patrimoine souterrain algérien. Bir Djenneb, aussi appelé Bir El Djin ou, plus simplement, le « Puits du Diable », est une dépression circulaire de plusieurs dizaines de mètres de diamètre et d’une profondeur qui dépasse aujourd’hui les cinquante mètres. Au-delà de ses dimensions, ce gouffre porte des récits qui traversent plus d’un siècle d’histoire. Un dossier de recherche récemment compilé par le Spéléo Club Constantine (SCC25) en reprend les sources, presse, documentation spéléologique, témoignages locaux, pour en proposer une chronologie plus rigoureuse.

Un sinkhole, pas un simple trou

Bir Djenneb n’est pas une cavité isolée. Il s’agit d’un sinkhole : une dépression formée par la dissolution progressive des calcaires messiniens et l’effondrement des vides souterrains. C’est en ces termes que le géologue Abdelhak Mahdjoub, professeur à l’université de Chlef, a décrit le phénomène lors des recherches menées sur le site. Le gouffre n’est d’ailleurs pas unique dans la région. En juin 1988, un effondrement comparable, une fosse d’environ soixante mètres de diamètre, avait déjà brisé la RN4 non loin de là, avant d’être comblée. Des structures similaires existent ailleurs dans le monde, du Texas à Oman. Les mesures varient selon les époques. Une description de 1947 (Jean Birebent) indiquait une profondeur d’environ 63 mètres, avec un conduit plus étroit descendant encore plus bas. Lors de l’exploration de 2021, les spéléologues ont atteint 53 mètres : le fond s’est progressivement comblé de colluvions, de terre et de débris.

2016 : une antériorité à rétablir

Jusqu’ici, la presse présentait souvent l’expédition d’octobre 2021 du Club de spéléologie et de sports de montagne de Béjaïa (CSSMB) comme la première exploration du gouffre. Le dossier du SCC25 corrige ce point. Une vidéo mise en ligne le 17 mai 2016 documente la descente de Dahbya, spéléologue du Spéléo Club d’Alger, jusqu’au niveau inférieur du puits. Il s’agit, à ce jour, du plus ancien témoignage audiovisuel attestant qu’une descente jusqu’au fond a été menée à bien. Cette antériorité ne clôt pas le dossier : des tentatives plus anciennes, remontant à la période coloniale, sont évoquées par la tradition orale, sans archive encore confirmée. Elle rétablit cependant un fait : bien avant 2021, la spéléologie algérienne avait déjà atteint le fond de Bir Djenneb.

2021 : de l’exploration à l’étude scientifique

Les 29, 30 et 31 octobre 2021, le CSSMB, en coordination avec des enseignants-chercheurs en géologie, a réalisé la première étude multidisciplinaire complète du site. Coupe topographique, coupe géologique, prélèvements de roches, de terre et d’ossements animaux destinés à des laboratoires universitaires : l’objectif était d’obtenir des datations, notamment au carbone 14, pour préciser l’âge des dépôts. Les spéléologues ont atteint 53 mètres. L’écart avec les 63 mètres historiques reste une hypothèse à vérifier plutôt qu’un fait établi.

Un site chargé de mémoire

Bir Djenneb ne se résume pas à des mètres et à des strates. La tradition locale l’associe à deux épisodes douloureux de la période coloniale. En 1890, deux militaires (ou chasseurs) français seraient descendus dans le puits et n’en seraient jamais remontés. Des condamnés auraient ensuite été envoyés récupérer leurs corps ; eux aussi auraient disparu. En 1957, plusieurs habitants de la région, cinq ou huit selon les témoignages, parmi lesquels des noms reviennent régulièrement (Djaafer Abed, Attou Tahar, Aïssa Serandi, Abderrahmane Serandi et d’autres), auraient été exécutés par les forces coloniales et précipités dans le gouffre. Les sources divergent sur le nombre exact des victimes. Cette divergence invite à la prudence : le dossier du SCC25 distingue soigneusement mémoire orale et faits archivistiquement établis, sans rien ôter à la gravité de ce que le site commémore.

Une documentation ouverte

Convaincu que la connaissance de tels sites appartient à toute la communauté spéléologique et à ceux qui s’intéressent au patrimoine souterrain algérien, le Spéléo Club Constantine met l’intégralité de son dossier, localisation, chronologie des explorations, données scientifiques, sources et fiche spéléologique, librement en téléchargement sur son site. Ce travail n’a pas vocation à clore le sujet. Plusieurs questions restent ouvertes : la profondeur originelle exacte, la nature des dépôts qui ont partiellement comblé le gouffre, l’existence éventuelle de conduits latéraux, ou encore la confirmation par les archives des événements de 1890 et de 1957. Le club invite clubs, chercheurs et détenteurs d’archives (photographies, topographies, carnets d’exploration) à apporter tout élément complémentaire. La préservation de ce patrimoine reste, pour la spéléologie algérienne, un travail collectif et de longue haleine.

Spéléo Club Constantine — SCC25 dossier de recherche disponible en téléchargement :

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