Monsieur Bougueddou Mohamed
Pionnier de la spéléologie algérienne

Monsieur Bougueddou Mohamed est pratiquement de nos jours le seul Algérien connu à avoir pratiqué la spéléologie avant 1954. Il est âgé de 60 ans et père de 5 enfants, grand de taille, bien portant et vif. On est allé le voir chez lui pour l’interviewer.
– Parlez-nous de vos débuts à la spéléo.
– J’ai débuté par le scoutisme. Ensuite, c’est-à-dire en 1946, j’ai fait la connaissance de Wernier, qui était membre actif de la Société spéléologique de France. Pour nous, c’était un sport et un loisir. On essayait en même temps d’explorer. Les débuts étaient à Miliana, avec les mines du Zaccar qui débouchaient parfois sur des grottes. Souvent on ne pouvait pas entrer, puisque c’était propriété de la mine. La grotte qui me plaisait le plus est celle que vous avez visitée. J’y allais souvent. Après une descente à la corde, on trouve un très beau pilier que je restais durant deux heures à contempler. En 1928, date de ma naissance, les colons ont creusé un travers-banc pour chercher du minerai. Ils ont trouvé un filon. Ils l’ont suivi jusqu’à aboutir à la grande salle de la grotte. Peut-être que ce sont les bergers qui l’ont appelée par la suite Ghar El Khadem, du fait qu’elle apparaît noire ? Ou parce qu’un esclave y était ? Je ne pense pas.
– Que dites-vous du matériel spéléo de votre temps et du nôtre ?
– Oh ! Une grande différence ! Si on avait ce matériel ! De notre temps, on achetait du câble d’acier de 3 mm et des tubes en duralinox (léger et inoxydable), et on fabriquait des échelles de nos mains. Les échelons étaient de 14 cm, juste pour faire passer le talon. Je me souviens des mesures parce que je les ai travaillées moi-même. On a fait 19 m d’échelle. On a percé le tube des deux côtés pour passer le câble, coincé par des chevilles bien serrées.
– Ce matériel, vous l’achetiez vous-même, ou bien c’était des gens qui vous aidaient ?
– Rien ! Rien ! Tout était payé de nos poches. Mon père m’aidait. Il était un ancien combattant, à la jambe coupée, et il avait une bonne pension. Donc on avait des échelles ou des cordes de rappel, lourdes et raides. On n’avait pas vos cordes synthétiques, élastiques, étudiées pour résister aux chocs et frottements. De notre temps, on n’avait même pas la corde de nylon. On travaillait avec des cordes de chanvre ! Quant aux casques de protection, les premiers utilisés étaient ceux de l’armée française, lourds (un rire). Après, il y avait ceux faits en bakélite. On utilisait les lampes électriques et les lampes à acétylène (lampe à carbure).
Dernièrement, j’ai fait monter un groupe de Suédois à Ghar El Khadem. La croyant aménagée, seuls quelques-uns sont descendus, les autres attendaient dehors. Les grottes aménagées ne me plaisent pas : celles de Béjaïa peuvent être visitées costumer, à travers des escaliers, avec des lampes braquées sur les rochers ! Avec les Suédois, ils ont utilisé des lampes de 4 piles éclairant comme un phare. Ébloui, j’ai redécouvert ma grotte : je voyais la voûte, 30 à 40 m au-dessus de nous ! À chaque fois qu’il y avait une fête, arabe ou française, Wernier et moi, on sortait. On est allé à Letourneux (actuellement Derrag). Près du rocher escaladé, et en bas, à l’oued El Maouis, j’ai trouvé une grotte qu’on a explorée. Bien sûr, les temps ont changé, et je ne sais pas si je pourrais en retrouver l’entrée aujourd’hui. Elle n’est pas aussi grande que Ghar El Khadem, mais elle a une rivière souterraine. À l’époque, il y avait des poissons qu’on voulait attraper et faire analyser au laboratoire, car on disait que les poissons des grottes sont aveugles.
(Photo) Exploration d’une salle concrétionnée.

– Comment faisiez-vous pour prendre des photos ?
– Le premier appareil photo que j’ai acheté était hollandais, avec flash incorporé. Il nous allait très bien. À l’époque, acheter un appareil, c’était quelque chose ! Il n’y avait pas d’appareils au 1/100e ou au 1/500e comme maintenant ; il y avait des ouvertures jusqu’à 8. Je me rappelle qu’on pouvait avoir des appareils de qualité, mais on avait peur qu’ils se cassent, car c’était fragile. On se servait alors d’appareils anciens, semblables à des boîtes de sardines : c’était le format dix-neuf. Avant cela, on utilisait comme flash soit la bande soit la poudre de magnésium – la poudre ne servait que pour une seule pose. Pour plonger dans le siphon (ce qui n’a finalement pas été fait), on avait pensé entourer des bâtons d’allumettes d’une écaille de boîte, avec de la cire de bougie fondue ; une fois ressortis de l’eau, ils étaient séchés puis utilisés. On a fait la coloration de la rivière au chlore pour voir le cheminement de l’eau. Lorsque les habitants près des sources ont vu l’eau bleu foncé, ils ont failli nous battre.
– Une fois, vous nous avez parlé de la nitroglycérine.
– Ah oui ! On avait mis une petite quantité dans un flacon pour dégager des passages étroits. Lorsque Wernier a montré cela à son père, celui-ci a crié : « En utilisant cela, vous pourriez tout faire sauter et rester vous-mêmes sous les roches ! » Et il nous a fait la démonstration avec une petite quantité.
Parlez-nous de Wernier.
– Je ne sais pas s’il est encore vivant.
– Lui et ses parents sont partis lors de la fuite générale de l’indépendance, en 1962. C’était quelqu’un qui travaillait sérieusement. Lorsqu’il entreprenait une chose, il voulait réussir et aller jusqu’au bout. Il s’empressait de la faire le premier. Il établissait son plan, et on s’entraidait. Il n’était pas nerveux ; il était posé et sportif, pour ainsi dire. Même les fêtes dansantes ne lui disaient rien : il aimait la nature. Wernier travaillait, mais cachait ses résultats et les envoyait en France. Il avait un petit théodolite pour relever les diaclases. Il fouinait bien avant d’entrer dans la grotte. Il avait même un petit laboratoire de 2 m sur 3 m, avec électricité, armoire, paperasse bien rangée, des livres de Norbert Casteret, de Loubens. . .
– Et la mort tragique de Marcel Loubens au gouffre de la Pierre Saint-Martin, en 1952, ne vous a pas découragés ?
– Non ! On s’est dit qu’il n’avait pas pris ses précautions, et qu’il fallait faire attention.
– Il y a des gens qui arrêtent la pratique de la spéléo après leur mariage.
– Ce n’est pas votre cas ? Pourquoi ? La pratique de la spéléo serait-elle si peu sérieuse qu’elle soit incompatible avec le mariage ? C’est seulement la guerre de libération qui m’a arrêté. Même Wernier n’y allait pas pendant cette période. Quand les jeunes de votre club sont venus me voir pour la première fois, je suis monté avec eux jusqu’à la grotte. Ce goût m’est resté, et cette activité m’a permis de rester bien portant physiquement.
– Déjà de notre temps, les gens s’étonnent de notre activité. À votre époque, comment accueillait-on cela ?
– Je m’habillais en short l’été, tout en couleur kaki, avec le sac au dos et la corde. On me voyait monter, parfois avec le casque et sa frontale fabriquée par moi-même. « Bougueddou est comme un lion, mais dommage, c’est un mahboul (un fou) », disaient les gens – et il éclate de rire. En hiver, la neige restait en ville jusqu’à 16 jours. À ce moment-là, on me voyait sac au dos, bien couvert, me dirigeant vers la forêt. Que faisait-il donc ? Leur étonnement augmentait encore lorsqu’ils voyaient les cordes et le casque à frontale. Mais eux ne savaient pas que, une fois dans la grotte, j’enlevais tous ces vêtements, car elle est climatisée.
– Quel est votre meilleur souvenir ?
– Le meilleur, c’est qu’à chaque sortie, c’est la joie. L’un de mes souvenirs particuliers est notre retour de Ghar Cherchour, le lundi 1er novembre 1954 (la Toussaint, chez les Français). Nous avions passé les 30 et 31 octobre en exploration. Descendus du djebel, nous faisions de l’auto-stop en gardant nos casques et nos habits de spéléo, avec l’insigne « chauve-souris » d’un côté et « Spéléologie de France » de l’autre. D’habitude, la curiosité des gens, français ou arabes, les faisait s’arrêter ; cette fois-ci, ce fut tout le contraire. Pourquoi ? À savoir. Une voiture nous déposa enfin à l’entrée de la ville. Là, des policiers armés nous ont encerclés et nous ont ordonné de ne pas toucher à nos sacs. Après vérification de nos papiers, ils ont baissé leurs armes – sachant surtout que mon collègue était français. « Où étiez-vous ? » – « À la montagne. » – « Vous n’avez rien vu ? Ni feux, ni foule ? Rien ? » nous disaient-ils. Là, on a tout compris. En 1946, Mustapha Ferroukhi (Allah yerham echouhada – que Dieu ait l’âme des martyrs), accompagné de Toufik El Madani, m’avaient demandé discrètement de leur faire de petits schémas de grottes, de leurs accès, et des points d’eau. Je ne savais pas pourquoi. Une autre fois, entre Algériens, nous sommes allés, le deuxième jour de l’Aïd El-Kébir 1947, avec un peu de viande dans nos sacs, faire une longue randonnée. Partout où l’on passait, on disait : « Ne votez pas pour l’ennemi. »
– Avez-vous connu d’autres spéléologues étrangers ?
– Oui. Parfois, ils venaient prospecter avec nous, ou compléter un travail déjà entamé. Il y avait des amis de la nature, des touristes à qui l’on faisait visiter la grotte de Miliana (Ghar El Khadem).
– L’Algérien peut-il être compétitif en spéléologie face aux Européens ?
– L’Algérien a de l’endurance. On n’est pas élevé dans le coton et la délicatesse. Vous avez vu comment ils mangent : nous, on prend un peu de pain et de lait, et ça suffit pour la journée. Au début, nous avions la crainte ; mais lorsqu’on connaît bien son matériel, on a confiance et on peut aller loin. Nous avons aussi le soutien spirituel : on se dit que si c’est le destin, on mourra aujourd’hui ou demain – alors, en avant ! Eux disent : « C’est dangereux, je vais peut-être mourir en voulant jouer les héros. » En Algérie, il y a beaucoup de grottes. Il faut chercher, questionner les bergers. L’Algérie n’est pas comme la France, déjà bien fouillée : chez nous, tout est encore vierge.

« 30 ans après » (photo S. C. B.)
– La spéléo a-t-elle un avenir en Algérie ?
– Ah, il faut voir le goût des jeunes. La femme de Bougueddou intervient : « Peut-être qu’il y aura des jeunes qui s’y intéresseront plus tard. Moi, je suis une femme, et j’aimerais bien y aller, malgré les difficultés et l’humidité. Je trouve que c’est bien, et que cela permettra de mieux connaître notre pays. » Il faut aussi être naturaliste, reprend Mohamed. « Moi, j’étais djoual (errant) chez les scouts. Je contemplais pendant des heures les concrétions, car elles ont mis des millénaires à se former. Nous voudrions bien connaître les dessous de notre terre. J’ai appris la spéléo et ses connaissances auprès de cet Européen. Beaucoup de jeunes cheikhs sont venus avec nous : ils voient cela une fois, puis ils abandonnent. Des Européens viennent chez nous, dans telle grotte ou tel autre point précis, et y font des recherches – c’est ce qui m’irrite. »
– Est-ce que ce n’est pas un problème de matériel et de coordination ?
– Non. C’est avant tout une question de goût et d’encouragement. Une fois, nous sommes allés à une grotte, Freint El Aïn, au pied du Zaccar, près de la commune de Marguerite (Aïn El Torki), qui manquait d’eau. Nous avons trouvé un petit filon d’eau. Le maire nous a offert un petit cadeau en nous disant : « Merci pour votre travail et vos informations ; nous allons chercher d’où vient cette eau et peut-être faire un forage. » Nous, nous n’avions presque rien ; et lorsqu’on accomplit quelque chose de ses propres mains, c’est cela, la joie. Si tu as tout, à quoi bon ? Autant prendre un hélicoptère et survoler l’Algérie ! Il vaut mieux la parcourir à pied et toucher à tout : le goût viendra comme ça. Je pense aussi que les spéléologues doivent se présenter avant tout par leurs habits et leur matériel : la curiosité attirera les gens.
Interview réalisée par : Lazergui Abdenour
Transcription : Belaoud Mohamed
Mohamed Bougheddou est l’un des rares Algériens connus pour avoir pratiqué la spéléologie avant la guerre, il a été découvert par les membres du Spéléologie Club de Boufarik en 1988. Ils ont effectué le déplacement chez lui à Miliana pour l’interviewer et publier l’article dans leur revue »IFRI 88″. Âgé alors de 60 ans et débordant d’énergie, il les conduit même jusqu’à sa grotte. Lors d’une rencontre à Sidi Fredj en juin 2012, on le retrouve plus âgé, avec sa passion pour la spéléologie toujours intacte, il parait prêt à mettre un casque avec une lampe frontale et enfiler un baudrier avec ses 84 ans. Vidéo de Mohamed Tabèche 04 08 2012
