Exploration au Djurdjura

Exploration au Djurdjura

17 octobre 2009 0 Par admin

L’Algérie souterraine

Reportage

Il se trouve en Algérie un monde merveilleux, connu par une poignée de personnes, mais qui reste insoupçonné. C’est le monde souterrain avec son millier de cavités plus ou moins répertoriées. On y trouve des grottes horizontales, des gouffres, des rivières qui coulent dans le noir absolu… Les plus importants, en tous genres, que ce soit en Afrique ou dans le monde arabe, se situent bel et bien chez nous. Mais qui d’entre nous le sait ? Certains sont très accessibles, d’autres sportives, Très sportives ; techniques, très techniques. Les Explorations ont levé le voile sur une partie infime de ce monde des ténèbres — Ô combien séduisant ! — mais des milliers d’autres cavités se cachent encore, attendant les heureux aventuriers qui iront les fouler des pieds. Si la curiosité vous pique, si vous voulez en connaître plus, suivez-nous chaque quinzaine pour découvrir ces vierges espaces, dans la grande saga des explorateurs cavernicoles. Nous allons ouvrir le bal dans ce premier numéro par un gouffre du Djurdjura, cette Mecque de la spéléologie verticale.

Les leçons tirées du fond d’un gouffre

Photos Reda Atia

A 1.700 m d’altitude, à l’extrémité de la vaste prairie d’Aswel, nous venons depuis quelques heures d’installer notre camp de base en ce mois d’octobre. Sont dressées 5 tentes individuelles igloo et une tente collective abritant divers matériels ainsi que l’alimentation du week-end.

Les montagnes nous entourent de toutes parts. Le site, hautement touristique, abrite d’ailleurs un stade et une piste olympique d’athlétisme distants d’une dizaine de kilomètres de la station de Tikjda.

Une petite équipe de 5 personnes s’acharne à désobstruer pour la seconde fois en l’espace de 3 mois, la petite galerie d’entrée du gouffre Anou Inker Temda, ou en d’autres termes l’abîme du rocher à la mare. Pelles et pioches sont en action. Des détritus et de la terre charriée par les crues sont dégagés à l’aide de seaux. Le passage est enfin libre. Tout près, Lounes, Kheiro et Baiteche, 3 stagiaires du Groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux de la protection civile de Brouira, enfilent patiemment leur équipement de « cosmonautes ». Réda, le moniteur du club spéléo de Bejaïa inspecte les cordes, les entasse dans des sacs spéciaux avant de s’engouffrer avec ses compères dans les entrailles de la terre. Ce trou qui s’ouvre au flan de la montagne «la Main du Juif» n’a pas été visité depuis 20 ans. Il descend par paliers successifs jusqu’à 255 m. Arrivé à la tète du premier puits de 10 m, il repère et nettoie les chevilles d’acier incrustées dans le roc à l’aide d’un taraud. Il installe un double amarrage, confectionne avec une corde des nœuds qu’il introduit dans des mousquetons et entame une lente descente dans un noir balayé par sa lampe frontale. Ce vide, relativement étroit, s’est créé à la faveur d’une grande fracture que les eaux millénaires n’ont cessé d’élargir. Ce travail titanesque, patient, est visible à chaque pas. En voyant l’eau dévaler subitement en grosse gerbe, Réda crie : «Planquez-vous, planquez-vous c’est la crue !» Fausse alerte. L’un des spéléo avait par mégarde bloqué un passage, constituant par là un peut barrage vite ouvert.

Il est 22 h. La prairie a retrouvé son exquis silence entrecoupé par un court concert de chacals. La voûte céleste clignote de ses milliers d’étoiles à portée de main et des traces de sa Voie Lactée. II commence à faire frios. Un feu de bois est allumé. Le cliquetis de la        quincaillerie et les pas des bottes de nos «taupes» qui viennent de s’extraire du gouffre nous parviennent. Ils ont passé sept heures sous terre. Autour d’une purée au thon bien chaude, on commente l’incursion. Deux cordes de 50 m ont été nécessaires pour atteindre 60 m de fond. «Ce trou est sportif. Très différent de son gouffre voisin l’Anou Bouswel où on a effectué cet été notre premier stage » fera remarquer Kheiro tout content, mais fatigué.

Le lendemain matin, Hamdène, le président de la Fédération ski et sports de montagne vient partager un café avec le groupe.

La discussion qui tourne autour d’une bonne relance de l’activité spéléologique qui a connu une forte diminution ces 20 dernières années ; va bon train. On envisage de ressusciter les anciens clubs et d’en créer de nouveaux. La journée est radieuse. Sans perdre de-temps, deux nouvelles équipes se préparent à descendre. La première, consumée de trois éléments, va déséquiper, soir atteindre le fond de la veille et récupérer à la remontée le cordage et l’amarrage, la seconde, composée de 5 personnes, a pour objectif une simulation de sauvetage. Une première. Les deux groupes ne tardent pas à se rassembler à la base du premier puits donnant sur une salle. Da Ouaâli, un instructeur d’escalade de 62 ans et non moins animateur des jeunes de la protection civile, se remémore sa première visite dans les années 1970 : «Je suis descendu le premier puits en rappel et un bout du deuxième puits. Voulant remonter en escalade, j’ai chuté dans une vasque d’eau. Je n’imaginais nullement que ce vide allait jusqu’à 255 m !».

En ces temps là, et jusqu’à la fin des années 1990, cet espace était encore préservé. Ce n’est hélas pas le cas aujourd’hui. Les détritus sont partout présents. Des bouteilles, du barbelé, différents types d’emballage, des bouts de panneaux… Les dégâts les plus importants proviennent de l’implantation du stade et sa piste olympique qui ont bouleversé la régulation des crues en dénudant à coups de béton la majestueuse prairie d’altitude devenue un dépotoir de ferraille. Depuis, le monument Anou Inker Temda vit dans la désolation. Quelle mine vont afficher les Courbons, Coiffait Quinif, Collignon, des scientifiques qui ont étudié ce site souterrain dans les années 1970 ?

La côte de la veille est vite atteinte par le trio Mohamed, Aksas et Farid. En scrutant bien les parois, on peut observer de temps à autre des insectes vivant dans le noir absolu, tels ce mince et long papillon et cette « coccinelle » noire. Au deuxième puits apparaissent de durs dépôts en pelures d’oignon indiquant la présence d’une ancienne forêt couvrant l’actuelle prairie nue. L’eau demeure le maître sculpteur absolu des lieux. Ses anciens niveaux sont visibles ça et là. Abandonnant le Cordage, on progresse en se contorsionnant dans des étroitures entrecoupées de bassins d’eau. On fait tout pour ne pas se mouiller. L’eau est à 6 degrés. Aksa s’engage dans la plus sélective d’entre elles. Elle se prolonge par un long boyau donnant sur un balcon qui s’ouvre sur un puits de 35 m. L’objectif n’étant pas d’atteindre le fond, on rebrousse chemin après une dernière prise de photos. On déséquipe en laissant notamment ce très beau passage à -120 m, qui nécessite une escalade d’au moins 20 m à l’artificielle, pouvant nous révéler une suite inconnue de ce gouffre.

Ceux qui sont piqués par cette recherche connaissent la même frénésie que les premiers explorateurs de la Société spéléologique de France. Le premier pas remonte à l’été 1937. Il fut effectué par le duo Bellissant et Troullieur qui ont pu tâter le fond du premier puits. L’été suivant, cinq autres chevronnés de la montagne (dont Beliti et Marichal) sont descendus         à -70 m. L’année d’après, c’est le tour de Frison Roche – le futur talentueux écrivain de guider une expédition de sept personnes qui atterrit à – 155 m. Ce n’est qu’en août 1942 que l’actuel fond de l’Anou Inkcr Temda fut atteint par l’expédition conduite par Bélin et qu’appuyait l’armée. En ces temps là, les techniques étaient lourdes. On utilisait les échelles en câbles. En spectateurs, les bergers et villageois de Timeghras sur ces terrains de transhumance qui leurs appartiennent, ont suivi toutes ces péripéties. Certains ont servi même de guides. Leurs liens avec ces espaces sont autant culturels, historiques que physiques.

La résurgence Ansor Aghvel, la source par où sortent les eaux du gouffre en question, se trouve près de leurs habitations. Le bruit de la chignole nous extrait du rêve pour nous rappeler qu’un peu plus haut, on perce de nouveaux trous afin de doubler et tripler les ancrages nécessaires à la manœuvre de sauvetage. Dans une civière, bien attachée, enrobé d’une couverture de survie, Baitèche est tiré à l’aide de cordage et de palans. Hissé à la verticale, voyant le grand vide sous lui, la victime joue difficilement le jeu. Iounès le chef, en crapahutant guide l’opération qui nécessite à l’évidence de nombreuses mains. Ramené en surface, un couple de randonneurs demeure effrayé en voyant la scène «C’est un accident ?! Comment cela s’est passé ?» Après six heures de temps, le dernier spelèo s’extrait du trou. Dehors, le brouillard vient d’envahir toute la prairie et les montagnes. Il fait déjà nuit. On lève le camp dans la joie. On se donne rendez- vous dans une quinzaine de jours pour explorer un autre gouffre, l’Anou Ifflis dit le léopard. C’est le plus profond d’Afrique. Il descend à plus de 1000 m. Un gouffre situé à deux heures et demie de marche de celui qu’on vient de visiter et qui a en commun la même sortie des eaux.

Par Mohamed Belaoud

El Djadel №12 – du 17 au 31 octobre 2009